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jeudi 1 septembre 2011

Dettes souveraines : le pouvoir démesuré des agences de notation

Dettes souveraines : le pouvoir démesuré des agences de notation


C'est à n'y rien comprendre. Pour Fitch et Moody's, deux des trois grandes agences de notation, les États-Unis méritent la meilleure note possible pour leur dette, AAA. Mais selon leur concurrente Standard & Poor's, Washington ne fait plus partie des meilleurs élèves. Le 5 août dernier, quelques jours après que le Congrès américain a relevé - dans la douleur - le niveau d'endettement qu'il s'autorisait pour l'année en cours, S&P a rétrogradé la note américaine à AA+. Comment justifier cette différence de "rating" ? Trois agences anglo-saxonnes, qui détiennent 95 % du marché de la notation (public et privé), travailleraient-elles à l'aveuglette ?
Selon Norbert Gaillard, spécialiste de la notation souveraine et auteur d'un Que sais-je ? sur les agences de notation, quatre grands critères guident leurs analystes. La richesse du pays, évaluée par le PIB par habitant, l'historique des défauts du pays sur les 25 dernières années, le poids de la dette publique par rapport aux recettes fiscales de l'année et la stabilité politique et institutionnelle (qualité de l'administration...). 
Des moyens insuffisants
Mais il n'existe aucun "modèle mathématique" pour lire ces critères et aboutir à l'attribution d'une note. Chaque agence est libre d'accorder plus ou moins d'importance aux paramètres qu'elle juge déterminants. "Standard & Poor's est plus attachée au critère de dette publique [...]. Elle a sanctionné l'incapacité américaine à prendre des mesures suffisantes pour réduire la dette à horizon de dix ans en augmentant les impôts ou en réduisant les dépenses", souligne Norbert Gaillard. La notation souveraine ne peut donc être que subjective : "Elle est essentiellement fondée sur l'opinion des analystes et dépend donc du jugement d'hommes et de femmes." Cela "ne pose pas tant de problèmes que ça du moment que les analystes prennent le temps de travailler en profondeur." 
Mais les agences n'ont pas toujours les moyens de leur ambition. En moyenne, elles attribuent à un seul analyste un portefeuille de dix États, "ce qui est beaucoup", estime le spécialiste. Et si ceux qui votent dans les comités de notation chargés de prendre la décision finale ont en général une dizaine d'années d'expérience en agences ou en banques (commerciales ou d'affaires), ils n'ont pas toujours la diversité de profil requise. Il n'y a pas assez d'économistes purs, capables d'effectuer de solides analyses macroéconomiques, regrette Norbert Gaillard. Dans une interview accordée à La Tribune en juillet, Michel Barnier, va plus loin : "Quand elles notent un pays, [les agences] n'ont accès qu'à des données publiques. Elles n'ont pas accès aux informations privilégiées, mais aux mêmes informations que tous les autres acteurs du marché." Une façon de signifier que leurs analyses ne sont pas l'alpha et l'oméga.
Imposées par la réglementation
Historiquement, "les agences ont toujours eu du mal à anticiper les crises et ont toujours dégradé les notes des émetteurs de dette en difficulté avec retard". Elles ont notamment été accusées de ne pas avoir vu le trucage des comptes de la Grèce et d'avoir longtemps accordé des notes trop favorables aux pays d'Europe du Sud. Aujourd'hui, elles sont accusées de compliquer la tâche des pays en difficulté en dégradant précipitamment leur note face à la défiance des marchés.
Alors, comment se sont-elles imposées comme la référence des investisseurs, capables de déclencher une panique chez les investisseurs ? Tout simplement parce que la réglementation leur a fait une place de choix. "La première à intégrer les notations des agences date de septembre 1931", raconte Norbert Gaillard. À l'époque, le régulateur boursier américain s'inquiète d'une chute généralisée des cours, quel que soit le profil de risque des entreprises. Pour gonfler le bilan des banques, il leur impose donc de valoriser les titres qu'elles possèdent en fonction de la note attribuée par quatre agences (Standard et Poor's ont ensuite fusionné). Ironie de l'histoire, "en 1931, la chance des agences de notation est d'avoir tardé à dégrader les notes des entreprises. C'est pour cela que leurs ratings ont été utilisés" comme un antidote à la baisse de la Bourse.
Nouvelle législation européenne
En Europe, il a fallu attendre les années 80-90 pour que la législation financière fasse référence à la notation financière. Ce processus a culminé avec l'application des normes Bâle II au milieu des années 2000. Elles imposent aux banques et aux grands investisseurs des règles prudentielles reposant sur les notations financières. Un argument utilisé par les agences pour se défendre : "Tout le monde semble découvrir notre existence. Mais nous notons les entreprises et les États depuis des décennies. Ce qui a changé, c'est que les fonds d'investissement, les banques et les assurances ont inséré nos évaluations dans leurs règles internes. C'est-à-dire que tel fonds, par exemple, s'imposera X % de son investissement dans des titres notés AAA, Y % dans des titres AA... et qu'en cas de baisse de ces notes il se doit de les vendre. Ce qui, du coup, nous a conféré un rôle systémique que nous n'avions pas auparavant", a ainsi argumenté Carol Sirou, responsable de Standard & Poor's pour la Francedans une interview à Libération.
Un avis que semble partager Michel Barnier : "Nous avons accordé trop de place, y compris dans les règles européennes, aux notations. Nous travaillons [...] à une remise à plat pour réduire au maximum et, si possible, supprimer la référence aux notes dans les règles prudentielles." La Commission européenne prépare pour cet automne sa réforme pour y parvenir. En revanche, l'idée avancée par Michel Barnier de créer une nouvelle agence de notation européenne et publique ne semble pas rencontrer de succès. Personne ne croirait aux notes d'une agence qui serait sous l'influence des politiques.

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