Tout est question de vocabulaire. Leurs détracteurs les appellent les "conspirationnistes", ou les "complotistes". Eux, regroupés dans d'innombrables organisations plus ou moins structurées, se qualifient plus volontiers de "truthers", un néologisme formé à partir de l'anglais "truth" (vérité). Leur credo ? L'administration Bush n'a pas dit toute la vérité sur les attentats du 11 septembre 2001. Les arguments sont connus : la démolition des tours du World Trade Center a été planifiée ; aucun avion ne s'est encastré dans le Pentagone ; le vol UA93 qui s'est écrasé en Pennsylvanie a été abattu par un missile de l'armée américaine... Autant d'hypothèses médiatisées dès 2002 avec le succès du livre controversé du Français Thierry Meyssan, L'effroyable imposture (1). Dix ans plus tard, l'auteur, qui n'a pas donné suite à nos multiples sollicitations, a emporté l'adhésion d'un public de plus en plus large. En 2008, une étude conduite par l'université du Maryland à l'échelle internationale a ainsi montré que seules 46 % des personnes interrogées pensaient que ces attentats étaient effectivement l'oeuvre d'al-Qaida...
Tous les sceptiques ne s'accordent toutefois pas sur le type de complot qui aurait été mis en oeuvre. Comme l'explique Mehdi Ba, journaliste indépendant et auteur de 11 questions sur le 11 Septembre (2), la théorie du complot se décline en deux variantes principales : la théorie du laisser-faire délibéré (ou Lihop, pour "let it happen on purpose"), selon laquelle des individus au sein de l'administration américaine auraient laissé commettre à dessein des attentats organisés par al-Qaida dont ils étaient préalablement informés ; et la théorie dite du déclenchement délibéré (ou Mihop, pour "make it happen on purpose"), qui postule que des Américains auraient organisé eux-mêmes les attentats. Mais, comme le souligne Mehdi Ba, "ces deux théories s'appuient pour l'essentiel sur des interprétations, des déductions, des extrapolations ou des raisonnements par analogie". Et, à la clef, aucun élément concret ne permet de documenter un éventuel complot, quel qu'il soit.
"Hyperrationalité"
Reste que, sur des milliers de sites web, les sceptiques s'interrogent. Les attentats auraient-ils pu être empêchés, la plupart des services de renseignements au monde ayant alerté les États-Unis d'une menace terroriste précise ? Pourquoi aucun avion de chasse n'est parvenu à intercepter les Boeing détournés ? Pourquoi l'administration Bush a-t-elle freiné aussi longtemps (441 jours - alors que 9 jours avaient suffi pour Pearl Harbour et 7 jours après l'assassinat de Kennedy) avant de mettre en place une commission d'enquête parlementaire sur les attentats ? Quelles étaient les conditions de cette enquête, dénoncées par le président et le vice-président de la commission en personne ?
Autant de questions qui, une décennie après les faits, continuent à faire le terreau des théoriciens du complot, comme le prouve l'incroyable succès du documentaire Loose Change (2005) qui s'est répandu comme une traînée de poudre sur Internet. Le Web qui, comme le rappelle Mehdi Ba, a explosé dans la décennie qui a suivi les attentats en faisant une caisse de résonance idéale pour la moindre rumeur. "Les conspirationnistes ne sont pas des gens irraisonnables", souligne toutefois Pascal Froissart, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris 8, cité par Mehdi Ba. "Au contraire, ce sont pour la plupart des hyperrationnels qui ont une foi incommensurable dans la raison humaine. Ils veulent à tout prix régler des problèmes qui sont parfois dus à des facteurs que l'on ne maîtrise pas comme le hasard, l'incertitude et le doute."
Incroyable pagaille
Car comment accepter que les États-Unis aient vu venir la menace et n'aient rien fait ? Condoleeza Rice, secrétaire d'État d'alors, justifiait elle-même en mars 2004 cet échec par les "murs juridiques et bureaucratiques qui, antérieurement au 11 Septembre, entravaient l'action des agences chargées du renseignement et du maintien de l'ordre". Comment comprendre l'incroyable pagaille qui s'est emparée des États-Unis le 11 septembre 2001 ? Le livre 11 septembre, le jour du chaos (3) de Nicole Bacharan et Dominique Simonnet, que l'on ne peut soupçonner d'alimenter les thèses conspirationnistes, dresse un bilan accablant de la gestion de la crise tout au long de la journée. "Le dispositif de défense des États-Unis est défaillant. Il n'a pas pris en compte cette nouvelle forme de guerre déclarée par une nouvelle forme d'ennemi : non plus un État bien identifié, mais des terroristes disséminés", écrivent les auteurs.
Au fil de leur récit, minute par minute, de cette folle journée apparaissent des aberrations. Ainsi, on découvre que George W. Bush, qui a été "mis en sécurité" dans l'avion présidentiel une bonne partie du 11 septembre 2001, était de fait totalement isolé, paralysant toute la chaîne de commandement du pays. "À bord, il n'y a pas de télévision par satellite. Les images que capte Air Force One sont celles des chaînes terrestres locales. Elles sont mauvaises et s'interrompent fréquemment à mesure que l'avion change de secteur. Alors que des millions de personnes dans le monde sont tenues au courant du drame seconde après seconde, lui, le président des États-Unis, en est réduit à regarder des séquences fragmentées et brouillées !" Pas la moindre trace d'un complot, donc. Mais des défaillances à peine... croyables, justement.
(1) L'effroyable imposture, Thierry Meyssan, éditions Carnot
(2) 11 questions sur le 11 Septembre, Mehdi Ba, éditions Jean-Claude Gawsewitch
(3) 11 septembre, le jour du chaos, de Nicole Bacharan et Dominique Simonnet, éditions Perrin
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire